11.02.2011
Forum social mondial : l’essentiel est dans les échanges.
La 8ème édition du forum social mondial se tient jusqu'à ce soir à Dakar. Une foule estimée à 70'000 personnes au moins a pris part à la marche inaugurale du 6 février. Un succès total ! L’Afrique et les mouvements sociaux sénégalais ont répondu présent et confirmé l’importance de ce rassemblement planétaire pour les populations d’Afrique.
L’organisation des ateliers ne s’est par contre pas révélée aussi efficace. Lundi, impossible de participer à un atelier. Chaos complet ! L’université de Dakar refusait de mettre les salles promises à disposition. Panique parmi les ONG et les mouvements sociaux contraints de faire appel à leur créativité pour trouver des solutions.
Et petit à petit, à l’africaine, le forum a commencé à trouver ses marques. Les participants ont réussi à se réunir. On a vu le réseau international « Tax justice network » expliquer la construction de leur action ici en Afrique. Plus loin des organisations non gouvernementales palestiniennes, appuyées par des sympathisants de différents pays dont la France, parlent de leur campagne «boycott, désinvestissement sanction». Cette initiative lancée contre Israël a pour but de soutenir les revendications du peuple palestinien en s’inspirant de l’expérience sud africaine. Nous avons ainsi appris que ces actions ont dissuadé Vanessa Paradis de se produire en concert en Israël. En Italie, une chaîne de supermarché est sur le point de renoncer à l’importation de produits israéliens. Au Québec le syndicat des enseignants a pris position pour soutenir l’initiative. À l’issue de ce « tour de table » (en fait nous étions tous assis à même le sol !) les organisations se sont réunies pour discuter des actions qu’elles souhaitaient mener ensemble après le forum.
Cet exemple illustre la pertinence du forum comme lieu de rencontre et d’échange. Elle permet aux organisations de se rencontrer et de se coordonner. Les participants trouvent une occasion unique de s’informer sur certaines causes et initiatives. Et de s’interpeller. Mon ONG serait-elle d’accord de signer l’appel ? Mon syndicat, également actif dans la fonction publique est-il prêt à suivre nos collègues enseignants canadiens ? Les discussions et les questionnements vont automatiquement déboucher sur des actions concrètes, mieux coordonnées, plus larges donc plus fortes.
L’essentiel, ici à Dakar est dans les échanges. L’expertise est bien présente et ces acteurs démontrent leurs capacité à mettre en place un autre monde possible. Et tan pis si la presse occidentale sous-estime pour le moment la portée de ce rassemblement planétaire.
Bernard Fragnière
Président de l’organisation de coopération suisse E-changer
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10.02.2011
Dépendances foncières diverses des paysans du Sud
À travers les expériences recueillies lors d’éditions du Forum social mondial (FSM), notamment en Inde (Mumbai 2004), au Brésil (Porto Alegre 2005 et Belem 2009) et au Sénégal (Dakar 2011), apparaît une constante propre aux pays du Sud, qu’heureusement le Nord connaît peu: les diverses formes de dépendance foncière.
Les intouchables (ou dalits ou haridjanes) de l’Inde, agriculteurs ou éleveurs, peuvent se voir réduits à un très rude servage par des mécanismes financiers ou par la violence. Sans un sou devant eux pour faire face à un coup dur collectif ou individuel, sécheresse, inondations, maladie, accident, etc., ils sont contraints à l’endettement pour survivre et les landlords, les grands propriétaires fonciers, interviennent alors par des prêts plus qu’usuraires contre lesquels les emprunteurs sont obligés de céder leurs années de travail à venir et celles de leur famille, en guise d’intérêts; l’amortissement de la dette s’avère impossible, avant la survenance du coup du sort suivant, en raison du taux pratiqué par les propriétaires usuriers et de la faible valorisation du travail consenti par les paysans en remboursement de leurs engagements. En pratique, ce cercle vicieux conduit à une dépendance plurigénérationnelle voire perpétuelle, le temps laissé aux débiteurs pour cultiver ce qui leur reste de lopins leur assurant à grand peine une subsistance minimale. La solution promue par voie de coopération, en particulier par Swissaid, consiste en la création progressive de caisses de microcrédit autogérées par les intéressés, leur permettant de constituer progressivement un pécule qui les dispense de recourir aux prêts démentiels; mais d’autres menaces existent, surtout contre les éleveurs: les mêmes landlords les accusent de paître les troupeaux hors les terres autorisées … dont personne n’a du reste jamais défini le statut de propriété, ce qui conduit à de ruineux procès et à des représailles en cas de déboutement des accusateurs.
Les paysans sans terre du Brésil semblent en meilleure posture: en principe, ils sont légalement autorisés à occuper les terres que nul ne cultive. Ils doivent toutefois obtenir la validation officielle d’une occupation. Les espoirs nés de la présidence Lula ont été déçus; si progrès il y a eu par la baisse de la pauvreté urbaine, les ruraux déshérités ne peuvent en dire autant, bien des cas sont demeurés sans aide ni solution. Les latifundiaires, grands propriétaires fonciers traditionnels ou récemment alléchés par le décollage économique du pays, mènent une lutte sévère contre les sans terre pour empêcher ou briser toute occupation et seule la détermination du grand Movimiento dos Sin Terras (MST), partenaire de l’ONG suisse E-Changer, permet de résister tant bien que mal à l’assaut, physique et légal. En Amazonie, la virulence du problème se double de déboisements catastrophiques pour l’environnement et pour le mode de vie naturel et frugal des Amérindiens, parfois sans autre issue que de venir rejoindre les populations dépourvues des bidonvilles, les favelas.
Au Sénégal, un phénomène parallèle est le «grignotage» des terres par les «accapareurs», à tout le moins dans la fertile province dakaroise. Initialement indépendants, les paysans disposaient de terres productives, qui se sont cependant ratatinées sur les plans quantitatif et qualitatif, depuis plusieurs années. D’une part, des marabouts locaux ont convaincu de petits propriétaires de les laisser organiser l’exploitation de leurs parcelles, pour ensuite n’en faire qu’à leur guise, et de riches négociants de Dakar, souvent syro-libanais, dit-on, ont acheté des lots à vil prix, le tout ramenant beaucoup d’exploitants à une condition de métayers payés au lance-pierre. D’autre part, le mode cultural imposé par les «accapareurs» affaiblit sols et sous-sols, au préjudice principal de terres restées aux paysans indépendants, sises en contrebas: défrichement inconsidéré et surutilisation des nappes phréatiques favorisent l’érosion tant éolienne qu’hydrique, les inondations obstruant en outre les puits. La situation devient très critique au moment de la «soudure»: de juillet à septembre, trois mois de saison des pluies empêchent toute récolte et les habitants demeurent presque sans ressources. Appuyée par l’EPER (Entraide protestante suisse), l’ONG sénégalaise ENDA s’axe sur l’organisation commune des populations, sur la formation à une agriculture écologique et sur la priorisation de l’accès généralisé à l’eau potable.
Un fil rouge apparaît ainsi entre les continents asiatique, américain et africain: sous des formes différentes aux effets en bonne partie comparables, les paysans sont privés de leur instrument de production essentiel, la terre; le droit foncier rural, pour autant qu’il existe, demeure souvent lettre morte et seul le combat pied à pied sur le terrain, avec le soutien des ONG, ouvre une fenêtre sur l’avenir. Pour autant, d’autres périls devraient être décrits, comme l’implantation des OGM et la captation concomitante des semences ou l’écoulement des produits à un prix équitable (là, le FSM du Kénya, Nairobi 2007, avait été instructif); ici le rapprochement avec le monde agricole des pays du Nord est immédiat. Mais le point numéro un de la souveraineté alimentaire, si l’on veut que le sol soit exploité dans une optique de durabilité, est toujours l’indépendance de la paysannerie et le soutien aux méthodes culturales mesurées.
Luc Recordon, conseiller aux États, Jouxtens-Mézery (VD)
09:08 Publié dans Politique du développement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : forum social mondial, accaparrement des terres
09.02.2011
L'accaparement des terres en Afrique ou la mise à mort des exploitations familiales
Imaginez une salle comble, avec des représentants d’associations paysannes et de paysans qui ont fait la route jusqu’au Forum social de Dakar pour raconter leur histoire, toujours la même : celle de l’accaparement de leurs terres.
« Nous avons été chassés de nos terres, comme des moins que rien, nous n’avons plus de champs, nulle part d’autre où aller, qu’on nous les redonne, c’est tout ce qu’on connaît, ce qu’on sait faire, sinon, de quoi allons-nous vivre ? On veut nous faire taire, mais je veux raconter ; quand les gendarmes sont venus pour nous chasser, je n’ai pas couru, je n’avais rien fait de mal, et ils nous ont battus », racontent-ils.
Le scénario est toujours le même : des notables locaux, parfois des paysans, éblouis par quelques centaines de milliers de francs CFA - plus qu’ils n’ont jamais vu dans toute leur vie - cèdent aux sirènes de sociétés privées, de pays étrangers, qui cherchent à louer ou à acheter des terres, pour cultiver du jatropha destiné à être transformé en agrocarburants, ou à cultiver du riz, ou des lentilles, qui seront ensuite consommés ailleurs, en Chine, en Inde, en Arabie Saoudite.
Privatisation des terres, mais aussi de la biodiversité
« Le jour où les Chinois sont venus pour arracher nos arbres avec de grosses machines, tout le village s’est mobilisé, raconte le paysan malien Yaya Diarra. Nous avons organisé une veille, et nous pensions que les Chinois étaient rentrés chez eux. Mais à 5 h du matin, alors qu’on dormait un peu, ils sont revenus, ils sont entrés sur mon champ, et ont tout dévasté. J’ai commencé à pleurer. Après, je suis allé chercher ma machette, je voulais tuer les Chinois, tout le village s’est révolté. Les Chinois ont fui. Le préfet ne nous a donné aucune explication, il nous a juste dit que c’était à nous de réparer les dégâts. Les Chinois lui ont sûrement donné de l’argent. »
Aux yeux de Mamadou Goïta, responsable de l’IRPAD au Mali, membre de la COPAGEN, la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain, on cède et privatise le patrimoine foncier avec toute la biodiversité qui va avec, le karité, le niébé, si utiles pour la vie quotidienne, qui disparaissent pour céder la place à l’agrobusiness. Quant aux bergers, « ils ne trouvent plus de chemins entre les cultures de jatropha pour faire paître leurs troupeaux ».
L’agrobusiness débarque
Pourtant, raconte un responsable d’association paysanne au Sénégal, on n’a jamais vu un paysan produire du jatropha et aller le vendre au village. Il relève que, pour la première fois, des paysans ont brûlé des pneus pour protester contre le bradage de leurs terres, la profanation de leurs cimetières, dévastés par les machines agricoles qui arrachent terres et arbustes pour préparer les terres pour l’agrobusiness.
Pour les responsables d’associations paysannes présents au Forum social de Dakar, l’accaparement des terres contribue directement à la mise à mort des exploitations agricoles familiales sur le continent, qui occupent pourtant entre 70 et 80% de la population dans la plupart des pays africains. Isabella Tianamalala raconte comment, à Madagascar, les gens expulsés de leurs terres par des multinationales deviennent des ouvriers agricoles miséreux, ou des nécessiteux dans les grandes villes, qui n’ont plus de quoi envoyer leurs enfants à l’école, avec, à la clé, délinquance, prostitution, et des milliers de jeunes qui ne pensent qu’à émigrer.
« Nos Etats doivent nous soutenir, et non pas ouvrir toutes grandes les portes aux investisseurs étrangers qui nous chassent de nos terres », plaide Mariam Sow, coordinatrice de ENDA Pronat, une ONG internationale dont le siège est à Dakar. Selon elles, tous les efforts des paysans pour jeter les bases d’une agriculture organique, respectueuse de l’environnement, sont balayés par l’arrivée de l’agrobusiness, avec comme corollaire toujours plus d’engrais chimiques et de pesticides, une captation des faibles ressources en eau et, à terme, l’arrivée des semences transgéniques
De Dakar, Catherine Morand, SWISSAID




