10.12.2008
Sauver le climat et pas seulement les banques
L’importante conférence de l’ONU sur le climat, qui se tient actuellement à Poznan (Pologne), a démarré sous un ciel de plomb. La crise financière refroidit les ardeurs des plus engagés. L’Union européenne est embourbée dans son ambitieux paquet énergie-climat, contesté par la Pologne, l’Italie et l’Allemagne. Les Etats-Unis, encore représentés par l’administration Bush, ne sont guère pressés de bouger avant l’entrée en fonction d’Obama. Quant à la Suisse, elle pourrait profiter du manque de leadership de l’Union européenne pour naviguer à vue.
Or, la terre n’a que faire de ces valses-hésitations. Elle se réchauffe inéluctablement. Avec les calamités qui en découlent – sécheresses, inondations, raréfaction des ressources, millions de réfugiés – et affectent avant tout les pays (du Sud) qui ont le moins contribué au changement climatique. Ainsi que l’a montré le Conseil mondial du climat, une augmentation moyenne de la température terrestre supérieure à 2oC (par rapport au niveau pré-industriel) conduirait à des catastrophes incontrôlables. Pour l’éviter, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent décroître à partir de 2015. C’est donc aujourd’hui qu’il faut agir. C’est pourquoi les pays industrialisés – principaux responsables du réchauffement – doivent réduire leurs émissions de CO2 de 25 à 40% d’ici 2020 (pas seulement d’au moins 20% comme le préconisent l’Union européenne et la Suisse), puis de 90% jusqu’en 2050.
La conférence de Poznan devrait poser les jalons d’un nouveau régime climatique, suite du protocole de Kyoto qui arrive à échéance en 2012. Le but est d’associer aux efforts de réduction de CO2 les gros émetteurs globaux qui n’ont pas encore pris d’engagement : les Etats-Unis, mais aussi les puissances émergentes comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Ces dernières n’accepteront cependant de monter à bord que si les pays riches tiennent enfin leurs engagements et leur offrent un marché équitable qui respecte leur droit au développement.
Un tel accord signifie trois choses. D’abord, l’octroi de droits d’émissions égaux pour tous les habitants de la planète. Un principe incontournable pour une justice climatique au plan mondial. Il est normal que les pays industrialisés, qui continuent d’émettre dix fois plus de gaz à effet de serre par habitant, aient des obligations de réduction plus fortes et qu’ils les réalisent en premier lieu chez eux. Ensuite, la garantie pour les pays du Sud d’un accès rapide et bon marché aux technologies pro-climat les plus récentes. Pour cela, les pays industrialisés, Suisse en tête, doivent accepter un assouplissement de leur régime des brevets. Enfin, assurer le financement des mesures d’adaptation des pays du Sud aux effets du réchauffement climatique. La Banque mondiale évalue ces coûts annuels entre 10 et 40 milliards de dollars. Des fonds qui devraient être gérés par l’ONU et s’ajouter à l’aide au développement.
Sans ces trois piliers, un consensus est peu probable entre pays du Nord et du Sud. La Suisse devrait les soutenir activement et retrouver, par là-même, un rôle pionnier en matière climatique. Elle en a les moyens et peut compter sur l’appui de nombreux pays en développement. La crise financière ne devrait pas avoir avoir au chapitre. Si un pays a des dizaines de milliards à dépenser à court terme pour sauver ses banques, il devrait aussi se donner les moyens de sauver le climat à long terme, sans lequel son économie n’aura aucun futur.
Michel Egger
11:42 Publié dans Climat | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : climat, crise financière, poznan, post-kyoto, réchauffement, justice climatique
10.09.2008
Ethique et finance : la Suisse ferait bien de s’inspirer de la Norvège
Il y a des pays dont la Suisse, si souvent (trop) timorée, ferait bien de s’inspirer. L’un d’eux est la Norvège. Elle a annoncé hier qu’elle allait éjecter de son fonds de pension Rio Tinto, l’une des plus grosses entreprises minières de la planète. Motif : son implication dans une gigantesque exploitation d’or et de cuivre en Indonésie, dénoncée pour ses graves violations des droits de l’homme et ses atteintes à l’environnement. La Norvège est arrivée à cette extrémité car rien n’indiquait que la compagnie allait changer son attitude ou prendre des mesures correctrices. L’ironie du sort est que Rio Tinto, membre fondateur du Pacte Mondial de l’ONU, se vante d’être l’une des entreprises les plus éthiques du globe sur la page d’accueil de son site Internet !
Le gouvernement norvégien n’en est pas à son premier coup d’éclat. Il a déjà bouté hors de son fonds 28 sociétés comme la chaîne de supermarchés Wal-Mart, le groupe technologique Honeywell et l’entreprise d’armements Lockhead Martin. Il est pour lui inacceptable de prendre le risque de cautionner ou contribuer indirectement à des pratiques sociales et environnementales condamnables. Autrement dit, de financer les retraites de ses citoyens sur le dos des travailleurs, de la nature et des générations futures. Il a en revanche renoncé jusqu’ici à éjecter de son portefeuille Monsanto. Histoire de garder un moyen de pression pour amener la multinationale à réduire le travail des enfants dans sa production de semences de coton en Inde.
On se prend à rêver du gouvernement suisse créant un fonds de pension souverain ou utilisant les caisses de pension de la Confédération pour faire de l’actionnariat durable auprès de l’UBS, du Crédit Suisse et de Nestlé. On est chez nous, hélas, encore loin d’une telle cohérence entre finance et éthique.
Michel Egger
09:52 Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : finance, éthique, fonds de pension, multinationale
30.01.2008
Révolution verte ou perverse pour l’Afrique ?
L’insécurité alimentaire est l’un des risques globaux majeurs de la planète. Un être humain sur sept – plus de 850 millions au total – souffre de la faim dans le monde. C’est notamment le cas en Afrique, seul continent où la situation continue de se détériorer. Que faire ? L’« Alliance des entreprises contre la faim chronique » a présenté sa solution lors du Forum économique mondial (WEF), qui vient de s’achever. Portée par une poignée de multinationales comme Unilever et Nike – avec le soutien financier des mégafondations philanthropiques Rockefeller et Bill & Melinda Gates – elle a élaboré un modèle de développement axé sur le marché qui devrait permettre à l’Afrique de « réaliser sa propre révolution verte ». A partir de dix projets-pilotes au Kenya, elle propose des « nouvelles approches, pratiques et durables » pour galvaniser la production alimentaire et les revenus des paysans.
Certes, le problème de la faim est vaste et complexe. Il suppose la mobilisation de ressources importantes et de tous les acteurs. En ce sens, tout dans le rapport de l’Alliance n’est pas négatif. Mais s’il est trop tôt pour pouvoir juger des effets réels sur la terrain, on peut sérieusement s’interroger sur la stratégie choisie.
D’abord, à qui cela va-t-il vraiment profiter ? Les entreprises scandent le refrain du « gagnant-gagnant ». Si leur profit est évident, celui des petits paysans et des populations locales l’est beaucoup moins. Qui nous dit que, sous le rideau de fumée créé par la rhétorique onusienne et la myriade de partenariats, l’initiative du WEF n’est pas une forme de cheval de Troie permettant aux multinationales d’augmenter leur force de marché. Comme par hasard, on retrouve Monsanto – leader mondial des organismes génétiquement modifiés (OGM) – dans un projet de production de maïs. Deux firmes à la pointe des agricarburants (Spectre et Technoserve) participent à un programme de culture de sorgho pour une fabrique d’éthanol. Les OGM et les agricarburants sont-ils vraiment ce dont les sociétés africaines ont besoin pour se nourrir ? On sait leurs effets pervers et qu’ils ne répondent pas aux critères de sécurité et souveraineté alimentaire.
Ensuite, l’Alliance entend améliorer l’accès aux engrais et aux semences hybrides à haut rendement. Elle reprend pour une part – technologie génétique en sus – les recettes de la première révolution verte qui avait échoué en Afrique et généré d’énormes coûts écologiques et sociaux en Asie : perte de biodiversité, érosion des sols, dépendance et endettement des paysans privés de la maîtrise de leurs semences... Elle ignore de facto toutes les expériences qui ont prouvé l’efficience de modèles agricoles alternatifs, fondés sur la valorisation des savoirs locaux, les méthodes organiques et la diversité des écosystèmes.
Les propositions du WEF sont pour la plupart celles que nombre d’organisations paysannes refusent. Ce dont l’Afrique a besoin – comme nous d’ailleurs – c’est d’une « révolution » qui ne soit pas verte que de nom et qui conduise à un nouveau paradigme agro-alimentaire. Non pas dominé par les géants de l’agrobusiness, mais aux mains des paysans et des communautés. Non pas apportée de l’extérieur, mais définie et contrôlée par les populations concernées, en fonction de leurs conditions propres qui sont extrêmement variées. Il n’y a pas de recette unique et prête à l’emploi au problème de la faim.
Michel Egger
11:38 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note